Il fut un temps où Haïti ressemblait encore à une famille blessée mais soudée par une même douleur, une même histoire, une même espérance. Aujourd’hui, cette image semble appartenir à un passé lointain. Le pays se fracture sous nos yeux. Non seulement par la violence des armes, mais aussi par une violence plus silencieuse, plus profonde : celle du mépris social.
Dans cette Haïti divisée, il existe désormais deux catégories de citoyens. D’un côté, ceux qui vivent dans les quartiers dits “résidentiels”, protégés derrière leurs murs, leurs privilèges et leurs discours souvent déconnectés des réalités populaires. De l’autre, ceux qui vivent dans les quartiers populaires, abandonnés depuis des décennies par l’État, livrés à la misère, à l’insécurité et à l’oubli. Pourtant, au lieu de chercher à comprendre les souffrances qui rongent ces espaces marginalisés, certains préfèrent réduire leurs habitants à une seule image : celle du « gang ».
Comme si naître à La Saline, à Cité Soleil, à Bel-Air ou dans les zones populaires de la Plaine faisait automatiquement de quelqu’un un criminel. Comme si la pauvreté était devenue un crime. Comme si les enfants de ces quartiers n’avaient ni rêves, ni dignité, ni humanité.
Le plus douloureux, c’est cette facilité avec laquelle une partie de la société accepte de déshumaniser l’autre. Aujourd’hui, il suffit qu’un groupe de déplacés cherche refuge quelque part pour que surgissent immédiatement la peur, le rejet et les accusations. La récente mobilisation de certains habitants de Canapé-Vert, dressant des barricades, brûlant des pneus et refusant l’installation de camps pour accueillir des familles fuyant la violence de la Plaine, est l’un des symboles les plus tristes de cette rupture nationale.
Ces familles ne fuyaient pas parce qu’elles le voulaient. Elles fuyaient les balles, la peur, les nuits sans sommeil, les maisons incendiées, les enfants traumatisés. Elles fuyaient l’enfer. Mais au lieu de recevoir une main tendue, elles ont trouvé des regards méfiants et des routes bloquées.
Quelle société sommes-nous devenus lorsque des victimes deviennent indésirables simplement parce qu’elles viennent d’un quartier pauvre ?
Cette situation révèle une vérité brutale : le tissu social haïtien est profondément déchiré. Nous ne nous regardons plus comme des compatriotes. Nous nous regardons désormais comme des menaces. La solidarité laisse place à la peur. La fraternité cède devant les préjugés. Et pendant que les pauvres se méfient des pauvres, pendant que les quartiers s’opposent entre eux, le pays continue de sombrer.
Le drame haïtien ne se résume pas uniquement à la crise sécuritaire ou politique. Il réside aussi dans cette perte progressive de notre capacité à ressentir la douleur de l’autre. Car lorsqu’une nation commence à classer ses citoyens selon leur adresse, leur apparence ou leur condition sociale, elle prépare lentement sa propre destruction morale.
Il faut avoir le courage de dire les choses clairement : tous les habitants des quartiers populaires ne sont pas des gangs. Ce sont avant tout des êtres humains, des travailleurs, des mères courageuses, des jeunes qui cherchent une chance, des vieillards oubliés, des enfants qui veulent simplement vivre. Réduire ces populations à la criminalité est une injustice qui nourrit davantage la haine et l’exclusion.
Haïti ne pourra jamais renaître sur les cendres du rejet social. Aucun mur, aucune barricade, aucun quartier privilégié ne sera assez fort pour se sauver seul pendant que le reste du pays brûle. Nous partageons le même territoire, la même histoire et le même destin.
Et peut-être que la plus grande urgence aujourd’hui n’est pas seulement de reconstruire des routes ou des institutions, mais de reconstruire le cœur même de notre humanité collective.





