L’instauration d’un pouvoir monocéphale à la tête de l’État marque une nouvelle étape dans la transition politique que traverse Haïti. Présentée par les autorités comme une réponse exceptionnelle à l’insécurité généralisée, à la paralysie institutionnelle et à l’effondrement des services publics, cette configuration du pouvoir suscite cependant de vives interrogations quant à ses conséquences politiques, juridiques et démocratiques.
Une décision née de l’urgence
Selon les responsables de la transition, la concentration du pouvoir exécutif vise à accélérer la prise de décisions dans un contexte d’extrême urgence nationale. L’aggravation de la violence armée, l’absence d’institutions élues fonctionnelles et l’asphyxie économique auraient rendu nécessaire, selon eux, un commandement unique capable d’agir rapidement.
Mais pour de nombreux observateurs, cette justification, si elle peut s’entendre à court terme, ne saurait occulter les risques inhérents à une telle concentration du pouvoir dans un pays au passé politique marqué par l’autoritarisme.
Des conséquences lourdes pour l’État de droit
La première conséquence pointée par les analystes est l’affaiblissement des contre-pouvoirs. En l’absence d’un Parlement opérationnel et de mécanismes de contrôle effectifs, le pouvoir monocéphale gouverne dans un cadre institutionnel réduit, où la reddition des comptes devient limitée.
Cette situation alimente également un déficit de légitimité. Une frange importante de la population perçoit ce modèle de gouvernance comme une rupture supplémentaire avec l’esprit de la Constitution de 1987, déjà mise à mal par des années de transition prolongée et de dérogations institutionnelles.
Autre inquiétude majeure : le précédent créé. En normalisant la concentration du pouvoir au nom de l’urgence, Haïti risque d’ancrer durablement une culture politique de l’exception, au détriment de la règle constitutionnelle.
Une efficacité encore incertaine
Si un pouvoir centralisé peut, en théorie, favoriser une action rapide, son efficacité réelle reste conditionnée à l’adhésion populaire et à la solidité des institutions d’appui. Sans consensus national, les décisions prises risquent de se heurter à la contestation sociale et à une mise en œuvre chaotique sur le terrain.
Les recommandations des observateurs
Face à cette situation, plusieurs voix appellent à des mesures urgentes pour limiter les dérives :
Encadrer strictement le caractère transitoire du pouvoir monocéphale par un calendrier public et non négociable ;
Mettre en place des mécanismes de contrôle, même provisoires, associant la société civile et les instances judiciaires ;
Accélérer le retour à l’ordre constitutionnel, notamment par l’organisation d’élections crédibles et sécurisées ;
Ouvrir un dialogue national inclusif, afin de restaurer un minimum de confiance entre l’État et la population.
Un tournant décisif
Le pouvoir monocéphale instauré le 7 février 2026 place Haïti devant un choix déterminant. Soit cette formule demeure un outil strictement temporaire au service de la réorganisation de l’État, soit elle s’installe comme une nouvelle entorse aux principes démocratiques.
Dans un pays en quête de stabilité et de légitimité, nombreux sont ceux qui rappellent qu’aucune sortie de crise durable ne peut se construire sur la seule concentration du pouvoir, mais sur la transparence, le contrôle institutionnel et le respect de l’État de droit.




