Ce texte propose une typologie tripartite de la condition humaine : l’homme ordinaire/l’homme au premier degré, l’homme intermédiaire/l’homme moyen et l’homme accompli. En croisant la pensée philosophique (Platon, Kierkegaard, Heidegger, Levinas) et les apports de la psychanalyse (Freud, Jung), nous décrivons trois modes d’être structurés par le rapport au sensible, à la conscience réflexive et à la transcendance. Cette catégorisation se veut dynamique et non essentialiste : elle représente des états possibles du devenir humain.
Introduction
Depuis l’Antiquité, les philosophes tentent de différencier les divers niveaux de conscience à travers lesquels l’homme existe. Platon distinguait déjà les âmes dominées par l’appétit, le courage ou la raison ; Freud, quant à lui, décrivait les étapes de maturation du psychisme à travers l’intégration progressive du ça, du moi et du surmoi.En reprenant cette tradition, nous proposons une typologie anthropologique articulée autour de trois figures:l’homme ordinaire, l’homme moyen et l’homme accompli. Ces trois figures ne renvoient pas à des catégories fixes mais à des modes de structuration intérieure, révélant les tensions permanentes entre matière, sens et conscience.
1. L’homme ordinaire : la conscience rive à l’immédiat
L’homme ordinaire ou homme au premier degré demeure captif de l’expérience immédiate. Sa compréhension du monde est façonnée par les perceptions sensorielles, les impulsions primaires et les affects spontanés. Il se situe à ce niveau que Freud associerait au primat du ça, dans lequel les pulsions cherchent une satisfaction immédiate sans médiation symbolique. Caractéristiques principales• Dépendance au visible et au tangible : ce qui n’est pas immédiatement perceptible n’a pas de valeur.• Vie régie par les émotions brutes : colère, jalousie, peur, désir ; peu d’élaboration secondaire.• Perspective autocentrée : la réalité est interprétée strictement en fonction de ses besoins.• Absence de distance réflexive : il ne questionne ni ses motivations, ni l’origine de ses représentations. Exemple : Un homme ordinaire peut réagir violemment à une critique professionnelle, la percevant comme une attaque personnelle, sans envisager d’autres interprétations possibles. Comme l’aurait noté Platon dans La République, il vit sous l’emprise de la « partie appétitive » de l’âme.
2. L’homme moyen : le sujet en éveil ou en tension
L’homme moyen est en transition : il demeure attaché au monde matériel, mais il commence à percevoir la nécessité d’un approfondissement intérieur. Il incarne ce moment où la conscience se décale légèrement d’elle-même, où elle accepte le doute, où elle interroge les normes qui la gouvernent. Caractéristiques principales• Ambivalence entre confort et quête de sens : il oscille entre le connu et l’appel intérieur à la transformation.• Émergence du questionnement : il commence à problématiser ses gestes, ses désirs, ses croyances.• Structuration progressive du surmoi : l’éthique n’est plus seulement imposée socialement, elle se construit intérieurement.• Capacité d’autoréflexion : il repère ses contradictions et parfois tente de les résoudre. Exemple : Un employé qui, après des années de routine, se demande soudain s’il poursuit une carrière par obligation ou par vocation. Il ressent une dissonance intérieure : ce que Kierkegaard nommait le moment éthique, où le sujet s’éveille à la responsabilité de son propre devenir.
3. L’homme accompli : la conscience intégrée et la liberté intérieure
L’homme accompli est celui qui a dépassé les illusions du moi et les conditionnements de la matière. Il s’est engagé dans un processus de connaissance de soi comparable à ce que Jung appelait l’individuation : une harmonisation des différentes dimensions psychiques. Il ne nie pas la dimension matérielle, mais il la remet à sa place. Il agit avec une lucidité qui conjugue raison, sensibilité et intuition. Caractéristiques principales• Transcendance de l’immédiateté : il ne réagit plus mécaniquement ; il répond en conscience.• Maîtrise affective : il comprend ses émotions et sait en discerner l’origine.• Alignement intérieur : ses actions retirent des valeurs durables, non des impulsions passagères.• Responsabilité envers l’autre : il incarne l’appel éthique décrit par Levinas, où l’autre devient une fin, non un moyen.• Accès à la dimension symbolique : il comprend les archétypes, les mythes, les symboles qui structurent l’existence. Exemple : Une personne qui, face à une injustice, choisit la parole juste plutôt que la vengeance. Elle ne nie pas la colère, mais elle la transforme en action consciente. Pour reprendre la perspective heideggérienne, on peut dire qu’elle ‘habite’ le monde dans la clairière de l’être, avec une présence pleinement éveillée.
Conclusion
Ces trois chiffres représentent moins des catégories d’individus que des étapes du développement intérieur. Chacun peut osciller de l’une à l’autre selon les circonstances, les épreuves, les crises ou les révélations personnelles. L’homme ordinaire existe dans le monde. L’homme moyen vit avec le monde. L’homme accompli vit selon la vérité de l’être. Cette typologie constitue un outil permettant conceptuel de penser le devenir humain comme un cheminement continu de dévoilement.
Bibliographie
Ouvrages Freud, Sigmund. L Moi et le ça. Paris : Payot, 2010.Heidegger, Martin. Être et temps. Paris : Gallimard,1986.Jung, Carl Gustav. Types psychologiques. Geneve: Georg, 1977.Kierkegaard, Soren. Les Stades sur le chemin de la vie. Paris : Gallimard, 1971.Lévinas, Emmanuel. Totalité et Infini. Paris : Le livre de Poche, 1990.Platon. La République. Paris : Flammarion, 2002.
Articles ou références complémentaires
Ricoeur, Paul. Le conflit des interprétations : Essais d’herméneutique. Paris : Seuil, 1969.Hadot, Pierre. Exercices spirituels et philosophie antique. Paris : Albin Michel, 2002.
Garenert Joseph, Psychologue, Communicateur, Juriste, Théologien, Éducateur.





